• Richard Lecocq

Ne pleure pas Janet...

C’est par la voie d’un documentaire bancal dont la préparation s’est étalée sur 5 ans que la cadette du clan Jackson refait parler d’elle. Simplement intitulée Janet Jackson, cette série de 4 épisodes a pour ambition de retracer la vie la carrière de Miss Nasty.

Époque sinistre et médias médiocres obligent, la réalisation de Janet Jackson déçoit : trop de longueurs, trop de plans en drones récupérés chez Shutterstock (5 ans de préparation pour ça, hé ben…), trop de "cliffhangers" avant les coupures pubs dignes des Ch’tis à Mykonos ("bordel, qui a volé les Louboutin de Trucida ?"). Autant de poncifs empruntés aux formats des pires téléréalités, et qui cassent le rythme de ce documentaire au profit d’une ambiance "up close and personal", aussi surjouée qu’inutile.

Un peu de backstory quand même : au début des années 2010, la famille Jackson en entier, sous l’impulsion des parents, avaient un projet de documentaire sur l’histoire du clan, de Gary à Bigi. Pour des raisons aussi brumeuses qu’inavouables, le projet est resté dans les cartons et - souvenez- vous - quelques interviews furent postées par l’équipe du film quelques années plus tard sur la chaîne YouTube Jacksonology (toutes les vidéos ont disparu sur ce compte, mais nous en avons retrouvé une repostée ailleurs).


Est-ce que Janet a gardé l’idée en tête et a décidé de faire son film, en mode Control : "hé les gars, c’est ma life, c’est moi qui l’ait le Control, alors je vais faire mon film, and I’ve got lots of it!". Pourquoi pas, c’est possible. En tout cas Janet n’en dit mot. On sait juste qu’elle retrouve pour l’occasion son talentueux frère Randy, son binôme, son frère fusionnel devant l’éternel. Beaucoup ont misé sur un trio Michael, Randy, Janet, un peu comme les Riri, Fifi et Loulou de la dynastie Jackson : talentueux et complices. En fait, seul le duo Janet & Randy a survécu aux épreuves du temps. Randy s’occupe à présent des affaires de sa petite sœur. Il est producteur exécutif du projet. Oui, le même Randy qui était parti avec la caisse de MJJ Source en 2005 et qui avait éventré le portail de la maison de Michael à Las Vegas en 2007. Mais on vous le répète, Randy est talentueux. Et c’est bien dommage qu’il soit resté si loin des studios d’enregistrement pendant toutes ces années. Souvenez-vous de Perpetrators, ou encore de Luv You Honey, ça s’annonçait plutôt pas mal tout ça.



Mais concentrons-nous sur Janet. Car après tout c’est son docu. Ça commence avec un énième rappel des débuts à Gary. On a droit à la fameuse histoire de la guitare de Joe cassée par Tito, etc, etc… Mais magie du montage ou dégâts de la mémoire sélective, le spectateur se retrouve privé de quelques moments d’authenticité, de mises à nu qui permettraient de valider certains dossiers et de passer à autre chose. Certes, l’épisode du Superbowl / Nipplegate est évoqué avec - finalement - une certaine élégance ("on est potes avec Justin on s’est appelés il y a deux jours, je ne lui en veux pas"), d’autres moments gênants sont restés au placard. Explications : on comprend l’amour que Janet porte à son père Joe - malgré tout. Un amour légitime et fort qui occulte les travers du patriarche, notamment ses nombreuses infidélités. Au tout début des années 80, sa femme, Katherine, en a tellement assez qu’elle se rue aux bureaux de Joe accompagnée de Randy et Janet pour en découdre à coup de bottes avec une certaine Gina Spraque, assistante du patriarche (et un peu plus apparemment). Si Jessica Davenport, réceptionniste du même Joe, a réussi à passer la douane et apparaît dans ce documentaire, Gina, elle, est rayée de l’histoire.

Bien évidemment, on ne pouvait attendre de ce documentaire de laver le linge sale en mode téléréalité. Mais à force de sélectionner ses souvenirs pour en servir un best of en 4 épisodes, Janet semble vouloir réécrire une partie de son histoire. La présence de son ex mari (et ex "tout" en fait) René Elizondo uniquement via des images d’archives trahit le vide dans lequel Janet nage depuis le début des années 2000. René n’a pas fait de Janet la star qu’elle est, mais il a été un guide crucial, une âme de confiance qui l’a protégée de beaucoup de choses. L’après René est marqué par une série d’albums sur lesquels les bons morceaux sont certes présents mais de plus en plus rares. Le concept Janet Jackson bat de l’aile et l’affaire du Superbowl ne va pas arranger les choses. Ce drame du téton dévoilé fut le coup de grâce porté par des médias trop heureux d’enterrer (de son vivant) un membre du clan Jackson avec pour objectif final d’en finir avec son roi. Mais rétrospectivement, la descente aux enfers de Janet, musicalement parlant, a commencé avec la sortie du fourre-tout All For You. Nouvel entourage, nouveaux producteurs derrière la console, Janet crie son indépendance mais part aussi dans tous les sens.

Les 3 premiers épisodes défilent et nous racontent l’histoire de Janet, une jeune fille qui en veut et ne se laisse pas faire, mais qui est condamnée à vivre dans l’ombre de son frère… qu’elle aime pourtant. Dilemme. Cut sur Janet qui explique comment la distance s’est creusée entre elle et Michael après la sortie de Thriller. Ok. Dommage qu’elle ne fasse pas le lien avec une autre partie du documentaire où elle détaille sa brève union avec James Debarge, avec un mariage en secret ("ne le dîtes surtout pas à Michael!"). Lorsque le Roi de la Pop apprend la nouvelle, c’est une déception sans fin qui l’anime, justement retranscrite dans les pages de son autobiographie Moonwalk.

Les enfants Jackson ont été élevés comme des machines de guerre. Janet a hérité de ce tempérament de fighteuse. Michael a beau dire qu’il est un "lover" et pas un "fighter", il est fait du même bois. C’est avec une logique implacable que la distance que Janet évoque devant les caméras est doublée d’une compétition fraternelle, stimulante et inévitable. Une fois débarrassée de son image de lolita funk (dommage que Janet renie ses deux premiers albums chez A&M, qui contiennent quand même quelques perles), notre héroïne s’envole pour Minneapolis pour créer "son" album, Control. À l’époque, Michael planche sur BAD et constate le succès incroyable de Janet dans les charts. La course est lancée, que le meilleur gagne. Réécoutez les boîtes à rythme des chansons Control et Streetwalker. Qui a copié sur qui ? On le saura un jour, peut-être…

Mais le temps passe. Les épisodes défilent et il ne se passe - finalement - pas grand-chose. Janet parle de ses histoires d’amour. Mais pas un mot sur son mari Qatari, contrats et clauses de discrétions obligent. Au-delà de ce palmarès masculin, l’homme qui reste le fil rouge de la vie de Janet reste son frère : Michael. Et c’est là, encore une fois, tout le paradoxe de ce documentaire. Miss Nasty a passé sa vie et sa carrière à se faire un prénom. Et elle a réussi. Mais aujourd’hui en 2022, l’ombre de Michael infuse l’intégralité de son discours. Chez les fans (de Michael surtout), il y a eu ce long débat avant la diffusion du documentaire : dans le teaser, Janet y lâche un "je suis coupable par association, c’est comme ça qu’ils disent" qui a provoqué la grogne sur les réseaux. Le film vu dans son intégralité démontre qu’elle prend la défense de Michael face aux accusations aussi stupides que dévastatrices dont il a été victime. Janet l’affirme haut et fort. Mais dans ce monde impitoyable, il reste des chaînes de télé malhonnêtes au point de couper les segments dans lesquels Janet rejette les accusations et clame l’innocence de son frère. La tété australienne a ouvert le bal en coupant cette séquence majeure. L’Angleterre a suivi le pas, en invoquant des problèmes de droits peu crédibles. Depuis la diffusion du documentaire et un torrent de tweets comme seuls les fans savent les créer, les versions presque originales du film ont fini par intégrer les plateformes des deux pays incriminés. Janet et Randy, eux, sont restés très discrets sur ce problème. Aucune déclaration de leur part pour condamner cette coupure au montage. Ils savent très bien que pour les médias, leur frère doit être un criminel, car ça fait vendre. Alors, pourquoi ce silence ?

Cette série en 4 volets retrace donc "une vie" de Janet Jackson, sans trop se pencher sur les temps forts de sa carrière. C’était l’occasion de revenir (brièvement) sur la genèse des albums empiriques enregistrés avec Jimmy jam et Terry Lewis. Quelques images d’archives donnent un aperçu, mais c’est trop maigre. On retiendra cette scène surréaliste où Janet s’énerve pendant l’enregistrement de "You Need Me", face B des années Rhythm Nation injustement sous estimée. La collaboration avec Michael sur Scream est documentée sous un jour inédit avec des images d’archives qui révèlent une partie de l’écriture de ce titre à 4 mains. Un peu plus loin, on apprend que Michael et Janet filmaient leurs parties du short film séparément (même si beaucoup d’images du tournage démontrent le contraire). Encore des questions de rivalités, de tensions, alimentées par les maisons de disques les agents… on ne sait pas, on ne sait plus. Et du coup on ne sait qui croire. Plus de 25 ans après sa sortie, prenons Scream pour ce qu’elle est : une collaboration à la demande de Michael, avec un mixage discret de la voix de Janet sur la version album.

Les images des tournées pharaoniques de la belle Janet sont présentes, avec une volonté de suramplifier l’impact de la chanteuse dans le monde, mais sans expliquer comment elle s’est épanouie sur scène : dommage que Tina Landon n’ait pas livré quelques anecdotes sur le Rhythm Nation Tour. À déplorer également : l’absence de Chuckii Booker, directeur musical de cette première tournée, qui avait la lourde charge d’adapter le son de Jam & Lewis sur scène, et sans qui le show n’aurait pas été le même (pour la peine voici un de ses clips).



Le dernier épisode boucle la boucle de façon prévisible et bienveillante, avec une Janet dressant un bilan définitif et se confiant sur les "vrais" amours de sa vie : Joe, son père, à qui elle doit tout. Michael, encore lui, parti trop tôt, et son fils, Eissa, son avenir. Les dernières séquences posent de façon emphatique les pierres d’une résurrection qui se fait attendre depuis de nombreuses années. La "plus normale du clan Jackson", comme aimaient l’appeler les journalistes à l’époque, revient avec l’ambition même pas secrète de récupérer sa place. Souhait légitime, mais procédé un peu maladroit. Indice de popularité qui vaut ce qu’il vaut : au lendemain de la diffusion des 4 épisodes, les albums de Janet sont classés en tête des plateformes de streaming. C’est bien. Mais après ? Pendant que défile le générique de fin, une dose d’espoir se mélange à un parfum de tristesse, si bien qu’on se demande à quoi, finalement, sert ce documentaire. Une psychanalyse aux yeux de tous ? Peut-être. Les prémisses d’un retour gagnant ? Pas gagné. Une success story imparfaite, avec ses hauts et ses bas : sans aucun doute. Dans tous les cas, pour les fans, le documentaire a surtout livré une généreuse dose d’images rares ou inédites du Roi de la Pop. Un peu d'opium dans ce monde qui perd en sens à chaque seconde. Et rien que pour ça, merci beaucoup chère "petite sœur du grand frère".


Richard Lecocq




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