• Richard Lecocq

Thriller 40 : le monde des possibles ?

Dernière mise à jour : 20 mai

1982 - 2022 : Thriller fête ses 40 ans. L’anniversaire officiel a lieu ce 30 novembre. Très souvent mis en lumière et réédité, l’album le plus vendu de tous les temps a pourtant encore des tonnes de secrets à livrer. Malgré une annonce et un logo ratés, est-ce que l’Estate saura être à la hauteur de ce rendez-vous qui peut associer artistique et marketing et les mener vers une fragile réconciliation avec une fanbase délaissée et échaudée ? On refait le film pour mieux comprendre ce qui nous attend.


Tout commence en 2001. Alors que Michael Jackson termine l’enregistrement d’INVINCIBLE, il donne son accord pour que Sony Music réédite ses 4 albums empiriques (Off the Wall, Thriller, BAD et Dangerous) avec des pistes bonus. Le Roi de la Pop s’investit dans ce projet et décide d’offrir à ses fans quelques titres inédits extraits de ses coffres et parfois écartés à la dernière minute des tracklists originaux.


La réédition de Thriller propose dans un premier temps une sélection alléchante :

Thriller Voice Over (le rap intégral de Vincent Price)

Got the Hots

Carousel

Someone in the Dark


Malheureusement, à cette époque-là, le Roi de la Pop et Tommy Mottola, le PDG de Sony Music, sont en guerre. Michael annonce vouloir quitter Sony avec ses parts de Sony ATV et les masters de ses propres albums une fois INVINCIBLE livré. Mottola décide de s’en prendre directement au Roi de la Pop et asphyxie la promo du nouvel opus et torpille par la même occasion le projet des rééditions. Le nombre de pistes bonus est réduit de façon drastique. Au final, la Special Edition 2001 de Thriller propose une sélection certes intéressante, mais quand même molle du genou comparée à celle prévue initialement :

Someone in the Dark Billie Jean (Demo)

Thriller (rap intégral a cappella de Vincent Price)

Carousel (version courte)

La situation est d’autant plus aberrante que les inédits de Thriller (Hot Street, Night Line, She’s Trouble, Carousel) circulent parmi les fans depuis de nombreuses années, dans des qualités inégales.



En 2004, sur le coffret The Ultimate Collection, une session de rattrapage permet de contenter les fans. Le second CD du coffret est un spécial "années Thriller", avec la commercialisation de quelques titres inédits :

P.Y.T. (Pretty Young Thing) Demo

Scared of the Moon (titre enregistré en 1984, donc on va dire à la limite de l’époque Thriller)


Petit à petit, le puzzle autour des secrets de Thriller s'assemble.

2007 : THRILLER 25

Lorsque Sony Music et sa filiale Legacy annoncent que Michael Jackson s’associe à eux pour sortir une réédition des 25 ans de Thriller, Michael touche un gros chèque qui couvre ses frais courants et les fans exultent. Enfin ! L’occasion de publier de façon officielle les inédits de l’album - voire plus - pointe à l’horizon.


Là encore le premier tracklist retenu excite la communauté jacksonienne :

That’s For All Time

Got The Hots

Hot Street

She’s Trouble

Night Line

Thriller (Remix)



Mais première douche froide : Michael Jackson veut modifier la sélection, et en propose une nouvelle qui ressemble à un update de la réédition de 2001 :

Someone in the Dark Billie Jean (Demo)

Carousel

For All Time

Beat It (Remix)

Billie Jean (Remix)

Côté vidéo, dans les deux cas, des images du Making of Thriller et d’auttres archives inédites sont anoncées. Les semaines passent, et Michael avoue ne pas vouloir livrer les inédits de Thriller pour ce projet. Plus tard, peut-être. L’idée de sortir des versions 2008 (remixées et / ou réinterprétées) retient son attention. Entouré de will.i.am, Kanye West et Akon, il va ainsi revisiter certains des titres de l’album. Opération plus marketing qu’artistique, le pari fait grincer les dents chez les fans mais ravit le grand public. Bilan de l’opération : près de 4 millions d’exemplaires de Thriller 25 sont vendus à travers le monde, un chiffre remarquable.


Mais Legacy n’en démord pas et trouve dommage que certains des inédits de Thriller soient restés au placard. Le Japon réussit à récupérer in extremis Got The Hots en bonus track de Thriller 25. La demo solo de The Girl Is Mine atterrit en face B du single du même nom commercialisé au lancement du projet. For All Time est le vrai hors sujet de ce projet : conçu et enregistré lors des sessions Dangerous, cette ballade ne représente en rien l’époque Thriller.



En 2008, sur les compilations King of Pop, une version plus longue de Carousel, est libérée des archives, grâce aux demandes insistantes des fans. Remercions au passage la communauté italienne qui a réussit à faire sauter le verrou en premier.



Fin 2009, alors que le monde pleure encore la disparition de Michael Jackson, Sony Music commercialise le CD qui accompagne la sortie du film This Is It. Il s’agit d’un énième best of dont le seul intérêt est le second CD, uniquement présent dans l’édition limitée. Les demos de Wanna Be Startin’ Somethin et Beat It y trouvent leur place, mais passent inaperçues dans cet écrin qui ne les met pas en valeur. La demo de Beat It est d’ailleurs reconstituée par Matt Forger en mixant les différentes prises vocales a cappella et en yaourt de Michael Jackson : le résultat est bluffant.



Dans les années 2010, l’Estate confectionne deux compilations d’inédits : la première, Michael (2010) contient trois chansons qui ne sont pas interprétées par Michael Jackson. Dans ce naufrage artistico-commercial, quelques pistes mythiques sont révélées avec des arrangements et overdubs discutables : c’est ainsi que la Behind The Mask interprétée par Michael, candidate au tracklist de Thriller, rencontre le public pour la première fois. Sur Xscape (2014), Love Never Felt So Good s’impose comme le seul hit posthume à date. La chanson fut composée par Michael et Paul Anka dans les années Thriller et fut enregistrée en 1983. Il en fut de même pour la chanson This Is It (dont le titre original est I Never Heard) placée en fermeture de la compilation qui accompagne le film du même nom.

2017 : THRILLER 3D

Gestionnaire en chef de l’Estate flanqué de sa drôle d’équipe (qui est donc le community manager qui multiplie les bourdes dans ses posts ?), John Branca annonce a plusieurs reprises dans les années 2010 que la sortie de Thriller en 3D est possible. Il ajoute que le rendu sera spectaculaire. En 2017, le même Branca, accompagné de John Landis, le réalisateur du short film, annoncent que la réalisation de la version 3D est finalisée.

La merveille est présentée en première mondiale à la Mostra de Venise. Des événements sont organisés dans les grandes villes autour du globe. En France, la fête a lieu au Grand Rex. Les fans présents assistent à un rêve éveillé : jamais les couleurs et les ambiances de Thriller n’avaient brillé de façon aussi éclatante. La bande son retravaillée (voire rebidouillée) est percutante. Thriller 3D est une merveille que tout le monde veut ramener chez soi, en BluRay 3D !

Le fameux pressage BluRay est dans les tuyaux. L’Estate l’évoque de façon précise auprès de Sony Music. La multinationale est prête à lancer les offensives et à mettre en place la distribution de la galette magique. Mais la personne qui gère l’opérationnel des projets Michael Jackson auprès de Sony et d’autres partenaires (ça veut dire tous les contrats en dessous de 100 millions de dollars), fait marche arrière. Comme quand, en 2016, cette même personne avait décidé de supprimer les pistes bonus d’Off the Wall en la remplaçant dans le packaging par la fameuse craie.


De toute évidence, les relations sont très tendues entre Sony Music et l’Estate. Cette guerre froide remonterait à mars 2016, date à laquelle Sony Music avait réussi à racheter les 50% de Sony / ATV détenus par Michael de son vivant, et gérés par l’Estate depuis son décès. Ironie de l’histoire : en 2016, le PDG de Sony est Martin Brandier, qui avait également enchéri en 1985 pour racheter ATV face à Michael Jackson. Qui a dit que la vengeance est un plat qui se mange froid ?



2022 - Un nouvel espoir ?

Dans ce contexte compliqué, où l’art et la musique ont peu de place, que peut-on raisonnablement attendre ? N’oublions pas que Quincy Jones et l’Estate sont en froid : les chances de découvrir des titres dont les droits appartiennent en partie à Q sont très maigres. Restent les demos que Michael a pu enregistrer seul : contenu intéressant, mais surtout destiné aux fans et amateurs de musique : pour l’Estate comme pour Sony, ces pistes sont difficilement exploitables auprès du grand public.

Côté vidéo, il y a beaucoup de choses à faire : partir des pellicules originales et retraiter chaque short film en 4K. Récupérer les bandes des making of et les monter en vignettes pour raconter les tournages. Récupérer la version 3D de Thriller, et y coller le making of de l’époque, jamais édité en DVD ou tout autre support numérique.

Ces idées et ces pistes de réflexion sont peu coûteuses et permettraient de rendre un hommage élégant à Thriller, en axant le discours sur l’oeuvre de Michael Jackson et en mettant en lumière le travail fourni à l’époque. Aux dernières nouvelles, l’Estate s’apprête à restaurer les short film en 4K. Attendons de voir le résultat avant de sauter de joie.


"Allo maman, logo..." Le logo de Thriller 40 crée le bad buzz depuis sa mise en ligne. Les fans ont massivement rejeté ce simulacre de création visuelle. L’Estate vient de publier un communiqué spécial destiné à la communauté pour expiquer que le redesign de tels logos et titres d’albums est monnaie courante.... Ah, première nouvelle ! Qui a le souvenir des typos légendaires des albums des Beatles, Stones, Bowie et out autre artiste pop revisitées avec un design fait sur Canva et/ou avec une typo à 16 dollars ?


Ce démarrage en demi teinte est loin d'encourager pas les fans à précommander les supports anoncés, et on les comprend. Logo massacré, tracklist du CD2 non révélé, et merchadising de plus en plus cheap : l’Estate sait décidément s’y prendre pour désengager des fans qui ne demandent rien d’autre que de célébrer l’oeuvre du Roi de la Pop avec un projet respectueux et cohérent.


En attendant que le voile ne se lève sur le tracklist de ce second CD (le point décisif qui permettra de remporter l’adhésion des fans, ou non), prions pour que l’Estate soit bien au courant de ce qui est déjà sorti. Il serait dommage de retrouver une compilation de toutes les pistes décrites dans cet article, sans la présence de titres totalement inédits (on est bien d’accord qu’un énième remix au goût du jour d’un des titres de Thriller n’est pas un inédit).


À la lecture du communiqué officiel, les célébrations autour de Thriller vont se dérouler selon un calendrier riche et mystérieux. Branca et son équipe tentent de faire monter la pression et l’excitation chez les fans, mais force est de constater que le stratagème ne fonctionne qu’à moitié. Avec un passif lourd en déceptions et coups tordus, l’Estate va devoir sortir l’artillerie lourde pour convaincre une très grande partie de son public premier - les fans. Moins de sweatshirts à capuches onéreux et mal sérigraphiés et plus de contenu sérieux : c’est l’équilibre aussi bien idyllique que logique, mais très lointain, que les avocats aux rênes de l’héritage musical le plus précieux et le plus fascinant de ces dernières années doivent trouver.


À suivre...



Richard Lecocq


PS : À noter aussi qu’en dehors de la discographie disponible chez Epic, la version longue de The Lady In My Life fut pressée sur un double CD promo "The Songs Of Rod Temperton" (Chrysalis, 2002). Le mastering de cette version laisse à désirer, mais il confirme que cette fameuse version existe dans les coffres et pourrait ressurgir dans toute sa splendeur si l’Estate y met du sien.



518 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout